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Sophie Gosselin
Extrait de « Dispositifs machiniques »
2e Rendez-Vous : L’Art Sonore, aux frontières de la musique, 2002, Nantes, F


Présence sonore épurée, dispositif d'une grande discrétion, le travail d'Eléonore Bak se propose comme dessin auditif parcourant la salle d'exposition.

Le 20ème siècle a vu apparaître de nouveaux espaces d'exploration sonore à travers les Futuristes et leurs machines, les préparations de John Cage, la musique concrète de Pierre Schaeffer, les musiques improvisées ou celles assistées par ordinateur et appareils électroniques… Ces nouvelles sonorités, ces nouveaux « instruments » et les pratiques qui les accompagnent remettent en question les frontières de ce que l'on appelle traditionnellement la « musique ». C'est notamment à la frontière de la musique et des arts plastiques que s'ouvre ce nouveau champ de production artistique posant la question là où semblait résider l'évidence : quelle forme de pratique artistique est la pratique musicale ? Comment ces nouvelles pratiques participent d'une transformation générale du champ de l'art au sein d'une société où s'imposent de nouvelles formes de communication et d'échange ?

La proposition présentée au public a consisté en des séances de diffusion à heures fixes (la 1ère à 5 heures du matin) dans une salle au 1e étage du 3 rue Bias. Les plages sonores diffusées se présentaient comme des jeux d'écoute parfois simples parfois complexes, à base de sons d'origine électronique. Des phénomènes sonores particuliers étaient mis à contribution, produisant des effets acoustiques dans lesquels le son semblait prendre son autonomie par rapport aux enceintes qui les diffusaient, pour établir un rapport quasi tactile avec l'espace acoustique de la salle ainsi qu'avec les conduits auditifs des spectateurs. Lors d'une de ces séances l'artiste a également diffusé une série de 17 plages d'une durée de 4 secondes chacune et qui représentaient, par des sons électroniques, différents points d'écoute d'une vrille sonore.

La possibilité de l'enregistrement pose la question des moyens de diffusion de l'enregistrement : qui diffuse quoi et comment, dans quel contexte et à quel public ? Quel est le dispositif qui diffuse l'enregistrement ? Qui construit et manipule le dispositif ? Cela nous renvoie à des questions qui vont bien au-delà du domaine musical et interrogent les fondements même d'une société dont l'instrument de communication principal est le système médiatique.

Les médias sont les supports techniques qui re-présentent la réalité après son enregistrement. Ce qui est fondamental dans le rapport de l'œuvre d'art au développement technologique n'est peut-être pas tant la possibilité de la reproductibilité, que la possibilité antérieure que cette reproductibilité présuppose : l'enregistrement du réel et les formes de transmission qu'il implique.

Le musicien qui détourne les appareils technologiques, et qui assume ce détournement jusque dans ses conséquences politiques, ne va plus seulement produire de la musique, des compositions musicales, comme si ces appareils n'étaient que des nouveaux instruments. Il va aussi interroger les nouveaux modes de diffusion, et donc d'existence publique de l'œuvre d'art, que ces appareils produisent.

Le musicien n'est alors plus seulement un musicien, il devient aussi un plasticien : il pense l'espace de représentation de sa musique. L'installation qui organise autour du spectateur un dispositif spécifique de représentation de la pièce musicale matérialise à sa manière ce passage du musicien au plasticien. Le geste du plasticien consiste à penser l'espace d'apparition de l'œuvre, son espace de représentation. Le travail de l'artiste va donc porter à la fois sur l'œuvre produite et sur l'espace de son apparition, ces deux dimensions pouvant aller jusqu'à se confondre : le travail sur l'espace peut lui-même devenir le lieu d'émergence de l'œuvre.

La production sonore ne correspond plus alors nécessairement à une pièce musicale. Ce qui ainsi apparaît au regard du spectateur c'est que l'espace même qui le définit comme spectateur est toujours déjà construit : le spectateur n'existe en tant que tel que dans un espace structuré par l'organisation des représentations (visuelles ou sonores) produites par l'artiste.

Ces représentations fonctionnent comme des effets produits par la machine qui diffuse le son (ou l'image dans le cas des arts visuels). L'artiste agence ces effets pour produire un espace de représentation déterminé. L'artiste nous révèle ainsi comment la machine produit de l'effet, et comment l'agencement des effets produits reconfigure notre regard (de spectateur). Ce qui est donné à voir c'est à la fois la machine comme dispositif producteur d'effets et l'effet comme forme du visible. Parce que le son n'est pas visible, il rend d'autant mieux visibles les dispositifs qui produisent du visible, les dispositifs qui reconfigurent les formes du monde, qui redessinent les découpages du visible.

C'est ainsi qu'Eléonore Bak redessine l'espace à partir du son. Elle prend la machine comme instrument d'une écriture : tracer des lignes et des formes dans l'espace par le son. L'espace qu'elle produit n'est pas un espace « physique » : elle ne transforme pas matériellement le lieu. Elle agence les effets produits par la machine dans l'espace. L'espace produit est un espace de représentation, un espace virtuel. Mais cet espace virtuel est produit à partir du lieu réel, indissociable du lieu réel et cependant irréductible à celui-ci.

Il ne s'agit pas du même virtuel que le "virtuel" dont nous entendons généralement parler. Ce dernier n'est que le virtuel d'une image coupée de la réalité qu'elle est supposée re-présenter, coupée parce qu'elle ne re-présente qu'à distance du lieu de l'enregistrement. Le virtuel que produit Eléonore Bak est peut-être plus « originaire » parce qu'il se produit à partir du réel, il rend visible le réel autrement. La production du virtuel par le son permet de penser autrement la question de la représentation, c'est-à-dire les formes qui rendent visibles le réel : le son nous permet de comprendre que le visible ne se réduit pas à de l'image.

De la performance à l'installation, de nouvelles pratiques apparaissent interrogeant le statut de l'oeuvre d'art et de la représentation dans la société des médias à travers le médium du son. Ces pratiques sonores se situent aux frontières de la musique, à ces frontières qu'elle redessine pour faire apparaître un nouveau champ de production artistique, un nouveau langage : celui de l'art sonore.